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Gasha
16 oktober 2006, 10:45
Exploitation religieuse


A Modi’in Illit, la nouvelle économie rencontre la vieille. Parmi les
sociétés d’informatique qui y ont ouvert des filiales figure Matrix, l’une
des plus grandes firmes israéliennes de services en informatique : elle
emploie quelque 2 300 personnes et pèse 500 millions de shekels (89
millions d’euros) * la bourse de Tel-Aviv. Elle est contrôlée par Formula
Systems, du groupe Formula, qui vend pour 390,5 millions d’euros par an de
produits dans le monde. Pour faire face * la concurrence des
programmateurs sous-payés en Inde, elle s’est tournée vers une autre
main-d’œuvre bon marché, qui lui fait bénéficier d’importantes subventions
de l’Etat (1) : les femmes (ultraorthodoxes) de la colonie, où elle a
ouvert un centre de développement qui devrait en employer 500 d’ici * la
fin 2006.

C’est ce qu’on appelle « faire de l’offshore dans son propre pays » : * 25
kilomètres de Tel-Aviv, voil* des terres volées, des aides de l’Etat et
des ressources publiques, des policiers et des soldats pour sécuriser les
investissements et une main-d’œuvre captive et disciplinée. Le capitalisme
israélien ne flotte pas dans un univers numérique : c’est dans le projet
colonial qu’il puise de nouvelles ressources * mesure qu’il se renforce
sur le marché mondial.

Les femmes qui travaillent pour Matrix * Modi’in Illit sont considérées
comme efficaces et exceptionnellement productives : « Le travail qu’un
assembleur fera ailleurs en une folle semaine, sous la pression et en
dormant sur son lieu de travail, les filles ici peuvent facilement
l’abattre en trois jours », a déclaré un responsable de la filiale * un
journaliste (2). Une débutante touche 3,12 euros de l’heure ; la deuxième
année, sa rémunération mensuelle atteint 781 euros – et l’Etat y contribue
pour un cinquième (3). Un dirigeant ultraorthodoxe confie * un autre
journaliste que sa communauté « a l’habitude de vivre de rien. Alors,
quand les gens gagnent un peu, cela représente beaucoup pour eux ». Les
porte-parole de la firme reconnaissent d’ailleurs que les salaires versés
* ces femmes de Modi’in Illit ne reflètent pas leur productivité ni la
valeur de leurs services sur le marché international, mais plutôt « le bas
coût de leur vie » – une théorie de la valeur remarquable, qui ne nous est
toutefois pas vraiment inconnue...

La filiale de Matrix * Modi’in Illit est strictement casher. Deux rabbins
locaux supervisent les lieux. Outre leur intérêt légitime pour le mode de
vie des travailleuses et leurs valeurs, ces rabbins jouent un rôle crucial
dans cette entreprise capitaliste : les employées « vivent selon un code
religieux et professionnel complexe », un code rigoureux (4). « Bien que
certaines soient mères de six enfants, l’absentéisme de beaucoup d’entre
elles est inférieur * celui d’une mère de deux enfants * Tel-Aviv »,
affirme * un journaliste un directeur d’Imagestore, une autre firme
informatique employant aussi des femmes ultraorthodoxes. « Ces femmes ne
posent pas de problèmes. Elles travaillent, un point c’est tout. Pas de
pause-café ou cigarette, pas de bavardage au téléphone ni de recherche de
forfait-voyage en Turquie. Les pauses servent uniquement * manger ou *
allaiter dans une pièce spéciale. Certaines peuvent faire un saut chez
elles, allaiter et revenir (5). »

Des journalistes qui visitaient le centre de Matrix ont été frappés par le
silence y régnant. Les conversations personnelles sont interdites dans la
salle de travail. « S’il y en a une qui parle un peu trop, ou qui surfe
sur la Toile, une autre va lui dire : “Eh, c’est du vol !” C’est comme
prendre quelque chose qui appartient * la compagnie, raconte Esti, une
employée. Nous avons demandé un jour si nous pouvions faire une pause de
cinq minutes pour la prière, mais le rabbin nous a répondu que les anciens
sages ne faisaient pas de pause et qu’ils disaient le Shema Israël [la
prière la plus importante de la journée] tout en travaillant, et nous
avons donc reporté la prière après le travail. » Ces règles sont
scrupuleusement respectées en l’absence des patrons. « Nous ne faisons pas
de choses interdites même quand personne ne nous observe, explique,
souriante, une ouvrière, car quelqu’un nous regarde d’en haut (6). »

Ne confondons pas ces représentations idéalisées et la réalité
quotidienne. Les travailleuses ultraorthodoxes de chez Matrix ou de firmes
similaires trouvent sûrement les moyens de contourner les injonctions des
rabbins et le contrôle des ateliers. La remarquable discipline qui semble
y régner s’explique aussi par l’absence d’autres emplois * Modi’in Illit –
et les femmes n’ont pas de voiture pour aller travailler ailleurs.

Cette colonie a ceci de particulier qu’elle rappelle le « colonialisme
interne » qui sévissait en Israël dans les années 1950, quand on installa
les nouveaux immigrés, venus pour beaucoup du monde arabe, * la frontière
: afin de protéger les territoires acquis pendant la guerre de 1948, mais
aussi pour disposer d’une main-d’œuvre * bon marché pour
l’industrialisation débutante. Dans les deux cas, l’intégration dans le
projet colonial israélien, avec pour fonction de peupler sa (nouvelle)
frontière, conditionne l’obtention de droits sociaux fondamentaux.

Il y a un demi-siècle, on considérait les « juifs arabes » comme des
travailleurs non qualifiés incompétents, exactement comme ces femmes
ultraorthodoxes censées sortir des ténèbres pour découvrir la lumière –
c’est-*-dire quitter leur foyer pour entrer dans une entreprise
capitaliste moderne. En fait, ces femmes ont un certain niveau
d’éducation, et elles gagnaient souvent déj* leur vie en plus de leurs
fonctions familiales – car leurs maris sont censés consacrer leur vie *
l’étude de la Torah. Le prix payé par les colons contemporains est plus
élevé : le « colonialisme de la frontière » renforce les relations de
dépendance et de subordination. Ainsi, * Modi’in Illit, si les pauvres
constituent les instruments du processus colonisateur, ils en sont aussi
les victimes, en dernière analyse.

On entend parfois dire qu’en se modernisant le capitalisme israélien
serait en mesure – voire contraint – de renoncer au colonialisme vieux
style. L’exemple de Modi’in Illit montre, au contraire, qu’il peut rester
colonial dans l’ère du numérique, aller et venir entre les marchés
mondiaux et ses propres colonies, entre la défense d’une privatisation
débridée et des subventions publiques considérables. Une certitude : il ne
s’arrachera pas de lui-même du bourbier colonial et n’exercera pas une
pression suffisante sur l’Etat pour que celui-ci s’en extraie. Sauf si le
projet colonial israélien devenait un handicap et si la résistance des
colonisés et de leurs alliés imposait un changement de cours.

Gadi Algazi.

notes
(1) Le gouvernement israélien subventionne les salaires sur une durée de
cinq ans : www.tamas.gov.il

(2) Yoni Shadmi, « Globalization killed the high-tech star », Maariv, Tel
Aviv, 11 novembre 2005.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

(5) Ruth Sinai, « Modi’in Illit : the zionist response to off-shoring »,
Haaretz, Tel Aviv, 19 septembre 2005.

(6) Yoni Shadmi, op. cit