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Cyberiade.it Anonymous Remailer
7 november 2006, 21:35
La chaîne Al-Jazira fête ses dix années d’existence. Elle a acquis une
importante influence internationale.
Elle se prépare même * lancer un canal en anglais le 15 novembre. On
pourrait s’en réjouir si la création de cette chaîne en anglais n’avait
été le sujet de dures polémiques internes et de sévères critiques des
journalistes d’Al-Jazira en arabe.
En effet, il semble bien que le gouvernement de Qatar ait subi de fortes
pressions américaines pour que l’orientation de la nouvelle chaîne soit
plus "équilibrée". Comme l’écrivait Jean-Pierre Langellier dans un texte
intitulé Le Monde du 21 février 2006, « Al-Jazira va lancer une chaîne en
anglais ambitieuse... et ambiguë », « la majorité des animateurs de la
rédaction viennent des grands réseaux anglo-saxons : BBC, ITV,
CNBC-Europe, Sky News, CNN ou ABC. Par souci de prestige, la chaîne s’est
attachée les services de Sir David Frost, célèbre ex-vétéran de la BBC et
seul journaliste * avoir, en quarante ans, interviewé sept présidents
américains et six premiers ministres britanniques. Les deux chaînes
d’Al-Jazira coordonneront, au jour le jour, leurs opérations et mettront
en commun leurs moyens, autant qu’il sera possible, mais chacune
conservera son autonomie de décision dans le traitement de l’information.
». La question posée est celle-l* : la chaîne en anglais ne va-t-elle pas
perdre ce qui est le principale atout de la chaîne en arabe, sa vision du
monde différente de celle du monde anglo-saxon.

Une équipe de télévision arrive dans un coin isolé du nord-Dakota, aux
Etats-Unis, * la frontière avec le Canada. Objectif des journalistes :
comprendre pourquoi les gens quittent la région, un sujet banal en somme…
Cette enquête déclenche pourtant immédiatement des réactions négatives,
les autorités locales font pression sur les habitants pour qu’ils ne
répondent pas. C’est que, bien qu’étant tous les trois américains, les
reporters travaillent pour la chaîne Al-Jazira, considérée par beaucoup
d’Américains comme « une télévision terroriste » ou « la télévision de Ben
Laden ».

Ce comportement s’inscrit, bien sûr, dans les phobies antiterroristes de
l’administration américaine. Mais pn peut se demander si ces réactions ne
s’expliquent pas aussi par la violation d’une règle établie depuis
l’affirmation du colonialisme et qui a perduré bien après son effondrement
: ce sont les « Blancs » qui sont photographes et les « Autres » que l’on
photographie. Pendant deux siècles, la parole sur le monde a été
monopolisée par le Nord : non seulement c’est lui qui parlait de ce qui se
passait * l’intérieur de ses propres frontières, mais c’est lui qui
parlait des Autres, qui en parlait * leur place. Le Nord analysait les
peuples du monde colonisé, les classait en races et en tribus, racontait
sa version de leur histoire, jugeait de leur culture ou de leur religion.
L’orientalisme fut la face scientifique de cette domination, comme Edward
Said l’a si magistralement démontré. L’effondrement du système colonial a
peu modifié cette réalité. Et le développement du système médiatique, avec
l’hégémonie des grandes agences de presse occidentales a confirmé que le
flux de l’information allait du Nord vers le Sud, : le Nord fixait la
hiérarchie des nouvelles, c’est * travers ses yeux que l’on voyait le Sud,
souvent réduit aux catastrophes, aux famines et aux guerres.

La naissance des télévisions satellitaires capables de relayer
l’information en direct a représenté une nouvelle révolution dont on pu
croire, un moment qu’elle conforterait l’hégémonie du Sud. La première
guerre du Golfe, * la suite de l’invasion irakienne du Koweït, le 2 août
1990, fut un cas emblématique. La chaîne américaine CNN a couvert de
manière très efficace l’événement. A travers ses yeux l’opinion
internationale – y compris l’opinion dans le monde arabe – a vu le
conflit. Le fait que les dirigeants de la région, y compris Saddam
Hussein, regardaient en permanence cette chaîne et parfois prenaient leurs
décisions en fonction de telle ou telle image transmise en dit long sur la
puissance de CNN. On n’a sans doute pas mesuré l’impact de cette hégémonie
et ses conséquences : quand chaque citoyen au Proche-Orient se voit *
travers les yeux de CNN, * travers un miroir brandi par les Etats-Unis, il
ne perd pas seulement son autonomie politique, mais il en vient *
dévaloriser sa propre culture, * se dévaloriser * ses propres yeux. .
C’est dans ce contexte qu’est née en 1996 Al-Jazira, dont il faut rappeler
qu’elle fut, * l’époque, saluée par les responsables américains comme un
pas en avant vers la démocratie dans le monde arabe. Dans un premier
temps, en effet, les responsables occidentaux ont mis en avant les
qualités professionnelles de ses journalistes, sa liberté de ton, les
débats sans tabous, absents pour l’essentiel des chaînes officielles des
pays arabes. Pourtant, cette lune de miel ne devait pas durer très longtemps.

Le premier accroc survint lors de la crise des accords d’Oslo et du début
de la seconde Intifada, en septembre 2000. La chaîne refusa de
retransmettre le « récit » véhiculé par les mass médias américains et, en
partie, européens : que Yasser Arafat avait fait échouer le sommet de Camp
David ; que l’Intifada était une menace pour l’existence d’Israël ; que ce
dernier avait le droit de se défendre ; que la résistance était du
terrorisme, etc. Au contraire, les images transmises quotidiennement, de
la terrible répression menée par les forces israéliennes, qui fera des
centaines de victimes palestiniennes durant les premières semaines de
l’Intifada ; la mise en avant des conséquences de la politique de
colonisation ininterrompue menée par les gouvernements israéliens
successifs, qu’ils soient de gauche ou de droite la place accordée par la
chaîne * ce qui se passait en Cisjordanie et * Gaza dans les journaux
télévisés et qui joua un rôle non négligeable dans la mobilisation des
opinions arabes ; tout cela contribua * « dégrader » l’image d’Al-Jazira
aux Etats-Unis..

Ce qui semblait insupportable * certains commentateurs occidentaux,
c’était qu’une chaîne non occidentale, travaillant selon les mêmes
critères déontologiques que les chaînes occidentales, se permette de
diffuser une « vision du monde » qui différait de celle de CNN. Pourtant,
c’était l* l’apport le plus important d’Al-Jazira : donner * voir le monde
* travers sa grille de lecture propre.

Ce que l’expérience d’Al-Jazira nous apprenait, c’est qu’il n’y a pas une
seule façon de voir le monde, une façon « objective ». Je ne parle pas
seulement de l’interprétation de l’événement, mais de la place qui lui est
accordée et qui est déj* une forme d’interprétation. Ainsi, il est normal
que des chaînes américaine, arabe ou latino-américaine n’aient pas la même
hiérarchie des nouvelles. Il est normal que l’Intifada soit au centre de
l’actualité d’une télévision arabe, comme il est normal qu’elle ne le soit
pas forcément pour une télévision latino-américaine. Quiconque a voyagé *
travers le monde et s’est penché sur les journaux locaux dans chaque pays
sait que les Une et les sujets prioritaires différent grandement d’un pays
* l’autre – même si certains événements, * des moments précis, peuvent
faire la Une partout * la fois.

D’autre part, il est évident que le « cadre d’analyse » d’un événement est
très important. Si, par exemple, pour les médias américains, les actions
violentes palestiniennes relevaient du terrorisme, pour Al-Jazira, elles
relèvent de la résistance ; si pour les médias américains, Israël est une
démocratie et, * ce titre, mérite une « solidarité » sans faille, pour
Al-Jazira, ce caractère démocratique n’est pas incompatible avec une
politique de colonisation qui relève du terrorisme d’Etat, etc.

Tant que ces idées étaient reprises par les médias officiels arabes,
véhicules d’une propagande simpliste, les Etats-Unis pouvaient facilement
les discréditer. Mais si elles sont reprises par une télévision qui
applique les règles de la déontologie, font parler les différents
protagonistes – y compris des responsables israéliens –, les laissent
exprimer leur point de vue, cela devient « insupportable ». Encore plus
insupportable après le 11-septembre et le lancement de la « guerre contre
le terrorisme ». « Qui n’est pas avec nous est contre nous », déclarera le
président Bush et Al-Jazira n’est pas « avec nous ». Qu’il ait été
volontaire ou non, le bombardement du siège d’Al-Jazira en Afghanistan
reflète un nouveau paradigme américain dans la guerre de l’information :
il faut refuser toute voix discordante, toute voix dissidente, les
journalistes ne doivent pas donner la parole aux « terroristes », etc.
Cette logique, qui s’est imposée dans les deux premières années après le
11 septembre 2001 aux Etats-Unis semble aujourd’hui, fort heureusement,
contestée …. Mais pas par l’administration Bush qui aurait envisagé durant
la guerre contre l’Irak, de bombarder la télévision Al-Jazira.

Ceci n’empêche pas, bien évidemment, d’avoir un regard critique sur
Al-Jazira. Comme toutes les grandes chaînes internationales, elle n’est
pas * l’abri de reproches ; comme ses consoeurs, elle a tendance * «
mettre en scène » l’actualité, * insister sur le spectaculaire, * ne pas
hésiter * la provocation, parfois gratuite. Certains débats ressemblent *
des pugilats et ne font rien pour éclairer le téléspectateur. Sa volonté
de se démarquer des chaînes et du point de vue occidental, peut l’amener *
organiser des débats soi-disant provocateurs, mais qui ne servent qu’*
renforcer les préjugés et parfois * flatter l’opinion. Ainsi, organiser un
débat pour savoir si le protocole des sages de Sion est un faux ou non,
relève de la manipulation. On trouve toujours des gens pour défendre
n’importe quel point de vue : que le HIV n’est pas * l’origine du sida,
par exemple, ou que la Terre est plate, ou que tel médecin peut soigner le
cancer par apposition des mains. Faut-il pour autant leur donner la parole
? Les journalistes ont une responsabilité pédagogique * l’égard de des
téléspectateurs…

Ces critiques mises * part, et qui pourraient s’adresser * des chaînes de
télévision occidentales, il reste que la création d’Al-Jazira a marqué un
pas en avant vers le pluralisme médiatique, vers la diversité culturelle,
vers un monde où coexistent, débattent, s’affrontent, différents points de
vue. Plus ces voix, notamment celles du Sud, seront nombreuses et plus le
monde dans lequel nous vivons sera riche…